17.09.2009
La salle d'attente
« Bonjour » fis-je en entrant dans la salle d’attente malgré l’homme assit près de la porte qui obstruait l’entrée par ses jambes croisées. Sans dédaigner les ôter d’un brin pour me laisser passer ni répondre à mon salut, j’entrai. La personne noire en face de l’entrée me fit un bonjour, sa béquille posée près d’elle indiquait ses difficultés à se déplacer. Je m’assis sur le rang de chaises vides du fond posant ma veste sur le siège d’à coté. A ma gauche, au fond de la salle, une femme petite et grosse se tenait rabougrie sur son siège près de la desserte des revues disponibles pour les patients en mal d’attente.
Je jetai un regard sur l’homme de l’entrée. La cinquantaine, légèrement blondinet, il se tenait bien droit, les jambes croisées toujours à moitié en travers de la porte. A quoi ce type pense avec son visage impassible ? Hé bien moi, je l’imaginai bien en viking bien baraqué sur son drakkar bardé de boucliers d’abordage, scrutant la côte pour accoster vers un butin certain. La femme gardienne des revues au visage torturé souffrait visiblement. Elle se tenait en boule les bras serrés autour de son buste pour atténuer son mal.
Un patriarche gitan endimanché entra sur une chaise d’ handicapé, poussée par un homme jeune et vigoureux de son clan. Le viking tira juste ce qui faut ses jambes pour laisser passer le chariot. Le Papi, stoppé momentanément dans son âme de voyageur, s’assit tandis que son pousseur sortit de la salle avec le chariot. Il s’installa, ôta son chapeau de paille qu’il déposa soigneusement sur la chaise d’à côté. Il commença à farfouiller dans un sac plastique de chez Leclerc, en sorti pour finir une petite bouteille d’eau, pris un médicament qu’il fit glisser avec une gorgée d’eau.
Un autre homme entra accompagné par son fils d’une dizaine d’années qui s’attela aussitôt sur son jeu électronique une fois assis. Tous deux se ressemblaient avec le même nez petit retroussé. Celui du père était devenu moche avec le temps tandis que celui du gamin lui rendait la mine pleine de vie.
La salle était devenue sereine. Nous avions tous pris une pose d’attente propre à chacun, des positions morphologiquement adaptées pour être le plus possible à l’aise dans cet espace sans fenêtre, éclairé chichement par deux néons. Les jambes croisées et assis sur une fesse, pour ma part, que j’alternais toutes les cinq minutes. On se sentait en connaissance maintenant pour passer un moment ensemble et attendre son tour pour la visite. On se quitterait dans un quart d’heure pour s’oublier ensuite très rapidement. Pas une parole entre nous mais un consensus, ponctué de regards de temps les uns vers les autres.
Je me rappelle cette scène de Fernandel dans un train où l’ambiance était bien contrastée à la notre. A cette époque, la conversation, conviviale et généreuse, allait bon train dans le wagon. Pour manger un œuf, donné par une voisine débordant de victuailles, Fernandel, affamé et sans provision, fit une démonstration : Comment manger un œuf sans inspirer d’air pour éviter l’aérophagie. Ici, dans notre salle d’attente, pas question de perdre son souffle à parler mais plutôt d’économiser sa respiration jusqu’à même respirer une fois sur deux tant l’atmosphère était sous tension.
Mon nom résonna du couloir. Je me levai précipitamment en prenant ma veste dans le but de ne pas faire attendre le docteur. Mais je perdis l’équilibre m’emmêlant les jambes avec la béquille de ma voisine de droite et m’affala sur l’homme au nez moche qui s’étaient levé aussi pour se précipiter vers la porte. Nous nous sommes écrasés tous les deux contre les jambes du viking. Une masse humaine s’agglutina dans l’entre porte. De cette mêlée de rugby improvisée, émergeait la tête du viking imperturbable comme s’il était à la tête de son drakkar. Impossible de bouger tant l’imbrication des corps était parfaite.
« Mais je ne vous ai pas appelé tous en même temps » dit le médecin ahuri, se tenant en face de la porte, les mains sur les hanches, vêtu de sa blouse blanche entrouverte du haut en bas au col relevé sur sa nuque. « Mais je m’appelle comme ça » déclama la boule de chair dans un cri unanime et strident. « Moi aussi » fit aussi le gitan de sa chaise.
Nous avions en tous en commun le même nom et les mêmes maux.
19:31 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note









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